2024 05 sesshin Sangha Sans Demeure de printemps en France
Le disciple construit,
Le maître casse la baraque.
Commentaires du Sandokai
de Maître Sekito
Kusen
de Stéphane Doza Chevillard
Sesshin de rassemblement
de la sangha sans demeure
de printemps 2024 en France
Shuso : ML Tanto : FL Ino : SH Tenzo : GC Secrétaire & photographe : RF Prise de notes : CB Notes de bas de page : godo
Couverture : peinture de Reikai Vendetti in Pèlerinage chez les maîtres éminents, peintures de Reikai Vendetti et textes de Luc Boussard, Éditions Sully, 1999, 148 p.
Tous les passages mis en gras sont des citations de Philippe Reiryu Coupey.
Vendredi 10 mai - Zazen de 21h30
On doit veiller de respirer de manière continue, et ce d’autant plus en sesshin, dans le dojo et en dehors.
Shigu seigan mon
Samedi 11 mai - Zazen de 7h30
L'esprit du grand sage de l'Inde s'est transmis
Intimement, directement, secrètement de l'Est à l'Ouest.1
C’est le début du Sandokai.
San : trois, la multiplicité. Chacun de nous est un ego unique et la pratique commence par revenir à soi-même. Cessez de regarder à l’extérieur.
Kinhin
Plus qu’en zazen, en kinhin, on voit à quel point, la posture, la vie humaine est une question d’équilibre. Un équilibre précaire, un équilibre basé sur le déséquilibre.
Pressez fortement le sol avec la racine du gros orteil avant. Tendez la jambe avant. La jambe arrière est détendue, mais son pied reste en contact avec le sol.
Lors de l’expir, pressez les mains l’une contre l’autre. La racine du pouce gauche presse sous le sternum. Et ainsi, poussez le ciel avec le sommet du crâne.
Comme en zazen, le regard est à 45 °. On ne regarde rien. On relâche les paupières.
Détendez-vous : il n’y a aucun enjeu personnel.
Zazen
En kusen, je vais utiliser le Sandokai de Maître Sekito, un des grands textes zen que la plupart d’entre vous connaissent. Il commence ainsi :
_L’esprit du grand sage de l’Inde s’est transmis
Intimement, directement, secrètement_ _de l’Est à l’O_uest.
Dans les personnalités humaines, _les sensations et les intelligences diffèrent,
M_ais dans la Voie, le Sud et le Nord n’existent pas.2
Philippe l’a commenté, il y a trente-trois ans, au dojo de Paris, à la Gendronnière et à Lyon.
Maintenant, c’est à mon tour avec Blanche et Denis de reprendre ce texte pour pratiquer de manière juste.
Philippe, a dernièrement commenté un poème de Maître Sekito : Le chant de la hutte au toit de _paille_3. Maître Sekito est l’ancêtre de notre lignée, de notre manière d’appréhender la Voie.
Il y a une multiplicité de bouddhismes. Chez nous, c’est la simplicité et l’ouverture, la simplicité étant le retour à l’essentiel.
La simplicité est un facteur de réussite de notre mouvement religieux, car la simplicité permet la répétition et ainsi l’approfondissement.Ainsi nous entrons dans do, la similarité, l’universel, c’est-à-dire ce que l’on a en commun.
Kai, c’est l’esprit du grand sage.
Maître Deshimaru dit bien que kai ce n’est pas la synthèse de san et de do. C’est plus qu’une synthèse dialectique, c’est l’expérience de l’un et de l’autre dans cette assise.
Chacun de nous a dû prendre en compte ses spécificités pour arriver jusqu’ici.
Do nous pousse à retrouver nos pairs afin d’expérimenter kai qui est hishiryo, l’esprit si particulier de zazen, l’esprit de paix, l’esprit de liberté, l’esprit vaste.
Kyosaku
Alors Philippe [_un codiciple présent_4], non, je viens avec rien de nouveau.
Si vous lisez le commentaire de Philippe sur le Sandokai vous verrez à quel point en trente-trois ans, son enseignement n’a pas pris une ride.
Pour ce qui est de « l’esprit du grand sage », Philippe le capture ainsi :
Je m’adapte inconsciemment, automatiquement,
Et ma vie est bien,
J’ai de la chance.5
Alors, en zazen, le plus important est de se détendre, de ne pas vouloir contrôler zazen avec les muscles, mais juste de veiller à la bascule du bassin. Qu’il puisse aller un peu en avant, un peu en arrière, qu’il soit mobile. Veillez à l’expiration longue et silencieuse. Alors, si vous avez pris correctement la posture avec un zafu adéquat, vos genoux presseront le sol, et le sommet du crâne, le ciel.
Kaijo
[_Dans la matinée, un atelier est dirigé par le godo sur la prise de posture de zazen. Des anciens disciples ont pu compléter ou approfondir des points. Il a été mentionné :
- l’importance de la détente de la taille basse, c.-à-d. toute la zone qui ceinture les hanches, lors de la prise de posture et durant tout le zazen ;
- l’astuce d’André Lemort6 pour prendre la posture : bloquer les genoux en les pliant bien dans l’axe pied-genou-hanche, puis maintenir le pied en hauteur jusqu’à ce que le genou soit déposé sur le sol en relâchant les hanches7 ;
- l’importance d’avoir un zafu convenable, c’est à dire suffisamment épais ET souple (pas trop rempli) ; cela permet d’appliquer l’astuce de Jean-Claude Saint-Prix : après avoir croisé les jambes, ramener le zafu à angle de plus ou moins 45° sous les fesses : la zafu permet alors d’avoir une hauteur réglable à souhait ;
- arriver suffisamment tôt dans le dojo permet de prendre tranquillement la posture juste ; on peux commencer par faire le quart de lotus puis 5 minutes après remonter plus facilement le pied en demi-lotus ;
- afin d’équilibrer le tonus du côté droit et celui du côté gauche, il est bon d’alterner le pied au-dessus voire pratiquer plus du côté moins laxe.
- la psychosomatique de la vie quotidienne : très souvent, la culture acquise depuis la plus tendre enfance nous fait systématiquement ravaler les très nombreux affects jugés négatifs qui nous traversent ; ces derniers bloquent la respiration ; il est important de dire les choses d’une manière ou d’une autre, pour nous-même et pour les autres8 ;
- les alternatives au zafu de Patrick Malle9 : la_ caisse ou une couverture placée en diagonale sous le zafu et sous le genou problématique _permet de négocier la posture le temps nécessaire au rétablissement de ses facultés ;
- aucun yoga ou autre activité corporelle ne peux procurer la souplesse nécessaire au zazen que la régularité de sa pratique._]
Zazen de 11 heures
Ne gâchez pas le moment présent !
C’est ainsi que Maître Sekito conclut le _Sandokai.
_C’est dans le moment présent qu’on résout les contradictions, les opposés, les tensions contraires, soi-même et les autres.
Dans la vie sociale, on répond nécessairement à des tas de mails, à des tas de coups de fil, à des tas de sollicitations de toutes parts.
« Pour le moine ou la nonne, le temps n’est pas un problème », dit Philippe. Les ordonnés ont le sens des priorités ; le plus simple est de traiter chaque chose l’une après l’autre.
Cela commence par appréhender kinhin comme n’étant pas une marche, mais comme étant un pas.
Kinhin
Vous qui cherchez le chemin, je vous en prie, ne perdez pas le moment présent.
C’est ainsi que Maître Sekito s’adresse à chacun de nous, pratiquants.
Le bouddhisme n’est pas une vérité pour tout le monde et pourtant notre pratique inclut tout le monde. Elle inclut autant la paix de ce lieu si propice au samadhi, la concentration profonde, que le vacarme du travail agricole10.À chaque instant de notre vie, l’universel agit au cœur de nous-mêmes. La plupart des gens l’ignore et beaucoup complètement. Nous-mêmes, nous pouvons le perdre très facilement.
Nous déconnectant de nous-même, de l’universel, on se rend malade.
L’un des masseurs de notre sangha, Jürgen, sur au moins quatre cinquièmes d’entre-nous, décoince le cœur, le diaphragme, la poitrine.
Maître Deshimaru parlait de zazen comme d’un baromètre avec lequel on voit ses obsessions, ses blocages.
En kinhin, on agit sur un point du cœur. Attentif à notre respiration, on peut reprendre le contrôle de notre vie.
L’homme, profondément, ne change pas.
La forme change la façon de parler.11
dit Philippe dans son commentaire.
Chaque existence a son utilité, alors usez-en librement.12
Noble ou vulgaire sont utilisables à votre guise
dit encore Sekito.
Du temps de Sekito, pratiquait également pas loin de lui Maître Baso. Maître Baso préfigure le zen rinzai. Très intelligent, mais aussi brutal, « brut de décoffrage » comme on dit, tout l’inverse de Sekito qui parlait peu, pratiquait beaucoup zazen. Pourtant, les disciples de l’un et de l’autre allaient chez l’un, chez l’autre. Il n’y avait pas encore nos écoles respectives formalisées.
Maître Dogen était admiratif de Rinzai, puis à la fin de sa vie devint plus critique à l’égard de sa manière d’enseigner.
Le kai dont il s’agit ce n’est pas l’hégémonie, ce n’est pas non plus « se renvoyer l’ascenseur »comme dit Philippe, c’est continuer l’enseignement de son maître avec le plus de sincérité possible, sans peur, sans doute. Sinon, on transforme le meilleur diamant en le plus vil poison, une religion formaliste, dogmatique, étriquée.
L’esprit du grand sage de l’Inde s’est transmis de proche en proche,
De l’Est à l’Ouest, intimement, secrètement, mitsu.
Ce mitsu n’a rien à voir avec la distance géographique. Cet esprit n’a rien à voir avec le temps qui s’écoule.
Des fois, il y a formalisation : sesshin, ordination. Chaque chose vient en son temps.
Souvent Philippe demande :
P**ourquoi notre maître est-**il le meilleur ?**Parce qu’**il est notre maître, tout simplement**.**
Dans son commentaire, il raconte l’anecdote suivante :
Philippe rencontre Nishiyama14 à Paris qui était de passage. Il y retrouve quelques anciens codisciples, mais qui ont quitté la grande sangha. Ils discutent et l’un d’eux dit : « Ah, Kodo c’est vraiment le plus grand maître du 20ème siècle. »
Ni une ni deux, Philippe réagit : « Mais comment ? Comment tu peux dire ça ? Kodo, on ne le connaît qu’à travers Deshimaru. Ce n’est pas possible de dire ça ! » Le visage de Nishiyama est instantanément passé du sourire satisfait à la tronche mécontente.15
Zazen de 16h 30
Régis par la loi d'interdépendance,
Toutes les portes et tous les objets s'interpénètrent,
[…]
Si cette rencontre harmonieuse ne se fait pas,
Les deux restent sur leur position.16
Phénomène et essence s’emboîtent parfaitement.17
La flèche et la lance se heurtent,
Recevant la parole, vous devez en comprendre la source.18
Le Sandokai, c’est vraiment un encouragement à dépasser les dualités, quelles qu’elles soient.
Le secret du zen, c’est le moment présent, l’instant où une flèche tirée et une lance lancée simultanément se rencontrent.
Cette rencontre n’existe pas en soi ; c’est l’interaction des deux. De même, nous ne nous connaissons que lorsque nous sommes en interaction. C’est seulement alors que notre individualité apparaît réellement.
_« Qui es-tu toi, Bodhidharma ? demande l’empereur.
- Je ne sais pas19. »_
Donne-moi un kyosaku et tu sauras qui je suis. Donne-moi un miroir et je me verrai.
Ainsi tout le monde peut être un salaud comme un gentil, ça dépend.
En zazen, on a la foi de toucher le réel, de dépasser la réalité humaine subjective, de toucher l’universel.
On obtient shiryô, la pensée, fushiryô, la non-pensée, et _h_ishiryô, l’au-delà de ces deux états successifs_.
_Des fois, on s’oublie complètement, c’est fushiryô. On ne sait pas qu’on traverse cet état : ce sont les zazen qui passent à la vitesse d’un éclair.
Des fois, on endure notre petit Narcisse mais on a la foi qu’au-delà de ce monologue, notre individualité est en phase avec le Cosmos. Mais nous, notre ego ne peut pas s’en assurer. Ce sont les autres qui peuvent nous certifier ; par exemple notre famille qui finalement nous laisse volontiers partir en sesshin.
Il faut toujours revenir à la source.
Kyosaku
À partir de ce triangle : genoux, périnée, avec l’expir, on peut corriger la posture. Le dernier élément, c’est la nuque. On ramène la tête vers l’arrière comme si elle glissait sur des rails et ensuite on bascule le menton.On lâche les épaules évidemment. On forme un beau mudra bien ouvert comme un gros œuf.
Régis par la loi d'interdépendance,
Toutes les portes et tous les objets s'interpénètrent,
Ensemble et non ensemble.
Les deux peuvent se rejoindre harmonieusement ;
Si cette rencontre harmonieuse ne se fait pas,
Les deux restent sur leur position.20
Chaque existence a son utilité,
Usez-en quelle que soit sa position.
Phénomène et essence s'emboîtent parfaitement.21
La flèche et la lance se heurtent.
Recevant ce langage, vous devez _e_n comprendre la source.22
Est-ce que le kusen vient d’un petit Narcisse ? Ou est-ce qu’il vient d’un esprit bien plus grand, l’esprit de la vacuité ?
Qui reçoit le kusen ? Un petit Narcisse qui cherche à se voir beau ou quelque chose de bien plus grand ?
Bien sûr, le petit Narcisse n’existe pas non plus. Il n’est que des habitudes, des blocages, des mémoires, un cerveau biaisé comme on dit maintenant.
Mais en zazen ou en sesshin, on n’analyse pas tout ça. Nous revenons à la source, nous sommes dans l’action que nous entreprenons. Nous fusionnons avec l’objet qu’on utilise, avec la personne qui est en face de nous.
On connaît tous le retrait intérieur parce qu’on a peur ou parce qu’on est crispé. Mais on connaît tous aussi l’empathie. On connaît tous ce qu’est un bon coup de kyosaku et ce qu’est un mauvais coup de kyosaku.
Chukai
L’une des grandes qualités de l’enseignement de Philippe, c’est de savoir recycler toutes les erreurs : les siennes comme celles des autres. Il est sans pitié, sans concession.
Il est sans rejet pour autant.
Kinhin
Détendez-vous. Mettez bien tout le poids sur la jambe avant. Sur la racine du gros orteil. Relâchez tout le reste. Automatiquement, nécessairement, inconsciemment, vous vous redresserez, vous vous ajusterez.
Beaucoup d’entre nous, moi le premier, avons tendance à rapprocher les deux pieds l’un de l’autre alors que pour une question d’équilibre il vaut mieux que les pieds soient dans l’axe des hanches.
_Z_azen
Au Dojo de Paris, autrefois tous les godos pratiquaient ensemble le matin. Alors en lisant le commentaire de Philippe sur le Sandokai, on voit ce qu’il leur disait, ce qu’il se disait à lui-même. Il essayait de mettre en perspective les choses, de remettre les choses à leur juste position. Et donc en 1991, il disait quelque chose que vous avez certainement déjà entendu de sa bouche :
Le disciple construit, le maître casse la baraque.23
Il disait qu’il leur suffisait de continuer ce qu’ils avaient reçu, que rien n’était plus important que le moment présent. Pas besoin de calculer, de prévoir, d’anticiper. Juste réagir adroitement.
Alors je ne vais pas déroger à la tradition du mondo. Comme on bénéficie d’un fuse24, que le lieu nous demande de ne pas nettoyer, et qu’on a un tenzo souple, on pourra probablement le faire demain matin.
Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais souvent après un problème de santé Philippe « casse la baraque». Il dit que malade on devient irritable plus facilement, mais je vois surtout la maladie sur lui comme étant une occasion de satori, c’est-à-dire de prise de conscience, d’élargissement de notre réalité subjective. Et donc, je ne sais plus après quel problème, il rentre de l’hôpital, un dimanche soir, premier zazen, il balance en kusen :
S**uivez vos pensées ! C’est excellent ! Faites ! Faites !**25
Je me souviendrai toujours de la tête d’un d’entre nous (il nous a quittés quelques années plus tard) : il est sorti du dojo hébété. Il était vraiment perdu, choqué.
Yvon Bec a demandé à La Gendronnière lors du 50ème anniversaire de l’arrivée de Maître Deshimaru en Europe que la Grande Sangha lui décerne le titre de sobo, « trésor de la sangha »26. C’est le genre de titre qu’on ne donne qu’aux fondateurs : Bodhidharma, Dogen, Deshimaru27.
Mais pour nous, c’est bien Philippe le _sob_o : 55 ans de zazen, 50 ans d’enseignement. Ça, c’est un vrai trésor, encore bien vivant.
Comme vous le savez, il est tout à fait accessible. Il suffit de prendre rendez-vous avec lui, de passer à Paris et de se livrer. Tout le temps, au petit déjeuner, il demande des retours de ses livres.
Aussi, régulièrement, il dit :
C’est bien, même à mon âge, j’apprends encore. Je croyais qu**e... mais en fait non**, c’est plutôt comme cela.
Je fais partie des disciples géographiquement proches, mais pourtant très souvent, je me tiens à distance.
Bon, je l’entends déjà me dire : « Eh Stéphane ! Tu dis à tout le monde de venir à Paris et de venir me voir, ça va pas la tête ! » Mais si, venez le rencontrer. Juste, préparez votre questionnement, soyez concis, allez droit à l’essentiel et écoutez-le. Il vous interrogera en retour, et il vous écoutera.
Zazen de 20h 15
Je m’adapte inconsciemment, automatiquement,
**Et ma vie est bien,
J**’ai de la chance.
Ce n’est pas Philippe qui dit ça, ce n’est pas le « grand sage de l’Inde » non plus. Seul l’esprit de la vacuité peut prononcer ces phrases.
L’ordination n’est pas un engagement. C’est une forme qui résonne en nous. C’est comme une aventure, on a envie de la faire. On ne sait pas du tout où on va, mais on y va.
Chaque fois que je me rase le crâne, je pense à l’heure qui a précédé mon ordination. Celui qui m’a aidé au rasage, trois mois plus tard, a disparu. Sûrement qu’il pensait que ça allait l’aider. Pour ma part, c’était certainement une fuite en avant.
Mais c’est ça l’essentiel : aller de l’avant !
Shiguseiganmon
Dimanche 12 mai - Zazen de 6h30
Kinhin
Bien plus qu’un pas, kinhin est une longue expiration. Le pas est direct, minime, inconscient, sur l’inspiration.
Lâchez les paupières. En zazen, un filet de lumière suffit. Il y a des petites choses comme cela, lâcher les paupières, qui peuvent prendre des années. Il faut vraiment être rasséréné profondément pour réaliser une telle forme.
C’est tout un thème du Sandokai, le progressif, le subit.
Dans les personnalités humaines, les sensations _et les intelligences diffèrent,
Mais dans la Voie,_ _le Sud et le Nord n'existent pas.28_
C’était la dualité du moment. Il y avait ceux qui suivaient l’enseignement de Jinshu, au Nord ; ils avaient une compréhension progressiste de la Voie. Et il y avait ceux qui suivaient l’enseignement d’Eno, au Sud ; ils enseignaient que l’éveil, c’est ici et maintenant, que ça se passe direct, ou pas du tout.
Nous avons inscrit Eno dans notre lignée, contrairement à Jinshu. Mais pour autant, Sekito nous dit : « Attention, ne tombez pas dans le piège, observez ! »
Zazen
Hier soir, au bar, il y a eu toute une discussion sur un phénomène qu’on voit arriver de plus en plus, un changement de mentalité, une nouvelle culture qui s’officialise, qui est protégée par la loi et qui nous touche.
La charte éthique de l’AZI, dont on fait partie, à laquelle on a dit : « Ah quoi bon ! C’est vraiment superflu. » Mais voilà, elle existe parce que la société fonctionne ainsi. À partir de ce sujet précis, on est arrivé à un autre phénomène dont François a bien témoigné de l’actualité chez nous. Lorsqu’il était shuso au camp d’été d’il y a 2 ans, on lui a demandé : « Comment fait-on avec les personnes non-binaires ? »
Voici ce que Philippe dit en 1991 :
Aujourd’hui, nous vivons à l’époque de la synthèse, du pluralisme. Cela vient du Japon et des É**tats-Unis. J’ai été complètement éduqué comme cela aux É**tats-Unis. Un peu de tout et le mot-clé, c’est harmonie.29
Quand il dit cela, il parle des sesshin, des rassemblements, très formels de l’Association zen américaine en étroite collaboration avec la Shumucho, l’organisme japonais qui gère notre grande école, ou en tout cas qui en a la prétention. Il faisait remarquer que nous, on n’y participait jamais. J’utilise le passé parce que comme vous savez les choses changent aussi dans notre Grande Sangha.
Philippe sur ce point précis nous encourage à ne pas faire de compromission, quitte à être un peu isolés. Et il en parle à propos, parce que justement le Sandokai parle précisément de cela.San : le fait d’être des individus originaux. Do : le fait de se regrouper et agir dans un même but. Ce sont deux tendances humaines profondes, naturelles et qui dans notre tête ne sont pas forcément faciles à vivre, si justement on reste au niveau du mental, du devoir.
Chaque existence a son utilité,
Usez-en, quelle que soit sa position.30
Cette vérité est comme une lance arrêtant une flèche en plein vol.
La parole reçue doit être comprise à sa source.
Ne construisez pas vos propres catégories.31
Alors de tout cela, quelle est la part de naturel, de plutôt réel et quoi de plus politique, de plus artificiel, de moins légitime, de moins fondé ?
Jean-Claude Saint-Prix au Dojo Zen de Paris, prend position sur le sujet. Il se fait le chantre du point de vue traditionaliste, bref il est contre binaire/non-binaire. Et c’est complètement relié à la politique. Mais comme vous le savez, Philippe nous encourage à affronter la dimension politique, dans le monde zen, comme dans la société. On se soucie comme nos voisins non-pratiquants de ce qui se passe.
Revenir à la source, à propos du trans-sexualisme, c’est très simple, son indication est :
V**oyez l’humain.**
Il s’agit d’être humain face à un autre humain. Alors ce qui m’a étonné hier soir, c’est quand Stéphane dit : « Mais tu vois, tout ce que tu as dit en kusen, c’est le langage qui est vraiment de l’_ancien_ _monde_, qui va à l’encontre de cette nouvelle mouvance. - Ah ouais, _l’_universel ? - Ouais, ouais ! »
Cet été à La Gendronnière, je vais participer à une session spéciale _débutant_s, ce qui est encore quelque chose de nouveau. Jamais, on ne ferait cela chez nous. Bien que là encore, la question peut se poser. Alors, je me dis que je dois étudier un peu cela [la nouvelle culture], pour qu’il puisse y avoir une rencontre.
L’homme, profondément, ne change pas. La forme change la façon de parler**32.**
Kyosaku
Phénomène et essence s’emboîtent parfaitement.33
Cette vérité est comme une lance arrêtant une flèche en plein vol.34
C’est que Philippe a été touché par un pratiquant durant un camp d’été à La Gendronnière.
Lors d’une fête, un pratiquant s’est travesti pour un spectacle. Mais après le spectacle, ce pratiquant a gardé sa robe. Alors Philippe, un peu étonné lui dit : « Et gars, tu gardes ta robe ? - E**h oui Philippe, c’est que je m’y sens bien. »**
De temps en temps, Philippe raconte cette anecdote au petit déjeuner. Il en parle parce que cette personne a arrêté la pratique, il n’en conclue rien.35
Chukai
Zazen de 10h30
Nous allons faire kinhin puis il y aura un mondo, puis on finira par zazen.
Mondo
Q : Dans le Sandokai, peut-être un peu plus loin que là où tu as commenté, il est dit que « l’obscurité et la lumière sont les deux faces d’une même médaille » et que notre pratique, c’est de passer fluidement de l’obscurité à la lumière et de la lumière à l’obscurité, des phénomènes au retour sur soi, des phénomènes au vide36. Et donc, je pense que c’est le sens de notre pratique qui est d’abandonner le moi.
Et dans tous les débats actuels, dans tous les enjeux actuels, c’est s’accrocher au moi, s’accrocher au « je ». « Je suis ceci, je suis un homme, je suis une femme, je suis binaire, non binaire, je suis intelligent, je suis beau, intellectuel, travailleur manuel. » On s’accroche à ce qui nous paraît important de notre identité.
Ce que je veux dire, je pense que ces débats actuels n’ont pas à entrer dans notre pratique.
Godo : Pour ce qui est du Sandokai, ton interprétation rejoint celle de Maître Deshimaru.
Mais abandonner le « je », je ne suis pas sûr que cela soit notre pratique, je ne crois pas que cela soit le message du Sandokai. On abandonne, on lâche, on oublie l’ego, le Narcisse, il y a différents niveaux. Justement dans le Sandokai, san, l’originalité individuelle est primordiale, mais pas le petit Narcisse qui nous embête tous. Regarder son nombril, se comparer, c’est l’enfer, on connaît.
Oui, on l’abandonne, mais il revient très vite.
Q : Mais on ne doit pas s’y accrocher.
Godo : OK ! Oui, notre pratique, c’est de ne pas s’y accrocher.Néanmoins les questions identitaires : c’est une vraie question. Ça reste une question qu’on n’a pas nécessairement besoin de répondre une fois pour toute.
C’est comme la posture : le petit Narcisse veut avoir une très belle posture. Le corps n’aime pas trop souffrir donc lui aussi a son intérêt à être bien stable, tranquille, de respirer, mais il n’y a pas que cela. Zazen est une confrontation de nombreuses dimensions.
Je parlais de Jean-Claude parce que c’est vraiment intéressant, je trouve. J’ai la chance de faire sa cuisine tous les mercredis midis, de faire son zazen à moitié et assister aux échanges du déjeuner. Lui, est très catégorique, effectivement il tranche. Pour lui, ce n’est pas bon pour notre civilisation d’incorporer ces nouvelles idées, etc. Il y a plein de choses à dire ; on peut s’y intéresser ou pas. Là où j’ai vraiment de la sympathie, c’est qu’il est sincère, et que Maître Deshimaru se serait exprimé sans doute comme lui, de manière très tranchée.
Deshimaru a dit à propos des syndicalistes (lors de grèves) : « Mais les syndicalistes, il faut les mettre en prison ! Les travailleurs doivent être à l’usine. »37 Nous, on est plus nuancés, on n’a pas la même histoire.
Q : Moi, je pense que cela ne doit pas arriver dans notre sphère de pratique.
Godo : Très concrètement, on peut jouer le jeu. Est-ce qu’on crée ou non des dortoirs non-genrés ?
Q : Ce que je veux dire c’est que déjà on est dans une société très égotique et donc cela ne fait que renforcer l’égo.
Godo : De prime abord, je suis comme toi de l’ancienne génération, même si je suis accroché à mon smartphone38. Je pense à Stéphane qui m’a dit : « Mais tu sais que tous les mots que tu emploies, c’est l’ancien _m_onde. »
S**téphane** [lève le doigt] : Permets-moi d’intervenir s’il-te-plaît. J’ai dit que tous ces mots ne sont pas notre pratique, dans le sens où notre pratique, c’est d’aller dans l’esprit vaste, toucher l’esprit vaste, l’universel. Je disais que ce n’est pas une question de nouveau ou d’_ancien_ _monde_.
Il y a un philosophe39 qui dit de notre époque : « C’est l’égocène » comme on dit l’anthropocène. Il n’y a pas eu que cette période d’aujourd’hui où cette question s’est posée avec plus d’acuité et plus de force. Mais, il se trouve que là, nous on traverse ça. Mais dans notre pratique, nous, on va dans le vaste, on va dans l’au-delà des catégories. On dit : « Pas de catégories, pas de préjugés. »
Si, ces catégories étaient simplement des catégories, mais elles sont agressives. Moi, j’y suis confronté, mais je ne suis pas le seul. Mais, ce sont des généralités, tout cela. Cela dépend des individus.
Godo : Ce que tu dis me rassure, je n’ai rien à faire de spécial alors.
Est-ce que c’est juste une mode ? Je ne pense pas. Dans certains pays, comme en Inde, il existe traditionnellement une caste de travestis. Les non-binaires souhaitent juste être reconnus comme tels. Leur argumentaire s’appuie d’ailleurs sur ces traditions.Les deux personnes ielles40 qui sont dans notre _s_angha sont biens, et cela se passe très bien, pour elleux comme pour nous autres.
Q : Ce que je veux dire, c’est que rien dans notre pratique ne doit nous empêcher de pratiquer que l’on soit homme, femme, trans et d’imposer des débats qui n’ont pas lieu d’être à l’intérieur de notre pratique.
Godo : Voilà ! Absolument.
Zazen
Certainement que ces personnes viennent à nous parce qu’elles veulent bien plus qu’une identité. Au fond, on n’est pas différents d’elles.
Je parlais de l’inconsistance, de la relativité du Narcisse. Pour éviter l’overdose de Sandokai, j’ai ouvert ce matin le livre de Kodo Sawaki que Jonas vient de publier41 :
Tes illusions sont dépourvues de substance,
Elles sont le produit de ton karma,
Leur apparence est trompeuse.
C’est uniquement parce que tu la compares au passé,
Qu’une chose est chaude ou froide, heureuse ou malheureuse.
C’est un karma sans substance,
Le fait qu’il n’existe pas ne le rend pas inexistant pour autant.42
Et Kodo Sawaki continue avec le discours cosmologique bouddhiste à propos des quatre éléments dont est constitutif notre corps.
Même notre corps physique est insubstanciel et réel à la fois. C’est pour cela que l’enjeu n’est pas d’avoir une belle posture, de connaître le bouddhisme.
À tel point que Philippe dans son commentaire dit :
Kai, on le réalise lorsqu’il n’y a pas un seul grain de bouddhisme dans l’esprit**.43**
Alors pour ces dernières minutes de zazen :
Ramenez bien le tranchant des mains contre le bas de l’abdomen,
Basculez le bassin juste ce qu’il faut,
Mettez de l’énergie dans la nuque,
Revenez à votre expir.
Kaijo
1Strophe 1.
2Strophe 2.
3Philippe a publié au sein de notre sangha 3 livrets de commentaires du Chant de la hutte de paille de Sekito :
- La maison de mujo, 2018,
-
L’esprit fragmenté, 2018,
-
Il ne comprend plus rien, 2019.
4La veille, ce codisciple avait taquiné le godo.
5Sandokai, L’union de l’essence et des phénomènes de Maître Sekito, commentaires de Philippe Coupey, (recueil 1 & 2), collection Kusen, Enseignement oral pendant zazen, AZI, 1991 (ISSN 1142-740X), p. 5 ;
[en allemand : San Do kai. Kommentar zum Sandokai von Meister Sekito, de Philippe Coupey, Bremen, Shin Edition, 2005 (ISBN 3-933-99516-7)].
6André Lemort est un ancien disciple de Deshimaru, qui a quitté la Grande Sangha en fondant un temple en Colombie. Philippe raconte l’anecdote suivante :
André et Philippe faisaient une initiation ; devant l’incapacité d’une dame de se mettre en posture, Philippe lui dit de commencer sur une chaise, et là avec forte conviction André réplique : « Non ! Zazen c’est le lotus ! ». Deux disciples, deux manières d’enseigner, deux enseignements différents ?
7Cf. la vidéo d’André Lemort Posture de Zazen, méthode et precautions.
8Par exemple, Il ne fait pas l’ombre d’un doute pour Philippe que le cancer d’Étienne Zeisler est la conséquence de son introversion. À la disparition de Deshimaru, Étienne a supporté la Grande Sangha dans tous les sens du terme.
9Cf. Patrick Malle, Difficultés et aides à la posture de Zazen, Propositions pour les enseignants dans les dojos et Douleur des genoux en zazen : deux documents à demander au dojo de Halluin.
10Un gros moteur apparaît soudainement pas loin du dojo.
11P. Coupey, Ibid. p. 16.
12Strophe 11.
13Strophe 8.
14Kosen Nishiyama a traduit le Shobogenzo en anglais avec John Stevens : Shobogenzo: The Eye and Treasury of the True Law, 3 volumes, Nakayama Shobo, 1975-1977, Tokyo, Japon.
15P. Coupey, Ibid. p. 17.
16Strophe 5.
17Strophe 11.
18Strophe 12.
19Autour des années 520, l’empereur Wudi, fervent bouddhiste, vient s’enquérir auprès de Bodhidharma de l’essence du bouddhisme et des mérites qu’il a obtenu grâce à ses efforts de protection et de diffusion de celui-ci.
20Strophe 5.
21Strophe 11.
22Strophe 12.
23P. Coupey, Ibid. p. 12.
24Les organisateurs ont dû louer un lieu relativement cher. De plus, le lieu ne pouvant nous recevoir dès le début du week-end, la sesshin dure seulement 1,5 jours.
Français comme allemand, chaque pays déplore qu’une de ses deux sesshins nationales de rassemblement (au printemps et à l’automne) n’attire pas suffisamment de pratiquants pour être rentable.
Le godo et le dojo de Nantes qui est l’organisateur de cette sesshin, remercient Françoise Lesage qui était godo en Allemagne et qui a décidé avec les organisateurs allemands de nous faire un fusé. Ainsi, la comptabilité de la sesshin a pu s’équilibrer, au point que nous-même avons pu à la fin faire des fusé.
En créant une telle redistribution, notre sangha semble acter la situation et adopter une vision globale des sesshins de rassemblement.
25Voir le kusen en question : Faites comme vous voulez, soyez simplement vous-mêmes du 9 octobre 2016 au Dojo Seine Zen. Philippe continue dans les kusens Ne suivez jamais vos pensées, mais suivez-les... du 6 octobre 2016 au Dojo Seine Zen et L’apprentissage de l’illimité : tous ensemble, sans autrui, sans soi-même du 22 octobre 2016 au Dojo Zen de Paris.
26Sobo est l’un des trois trésors du bouddhisme (三宝, Sambō) ; les deux autres étant Butsubo (仏宝, le Bouddha), Hobo (法宝, le Dharma). Les kanji correspondants sont : 僧 (sō) : moine, membre de la communauté monastique, la sangha et 宝 (hō / bō) : trésor. Ce dernier kanji se prononçant ho ou bo, on peux trouver la forme Soho.
27Cf. Les 50 ans du bouddhisme zen _en Europe_, AZI, 2017, p. 114 : « Nous ne considérons pas Taisen Deshimaru comme un sokan de l’école [c.-à-d. missionnaire envoyé par la Shumucho], fut-il le premier, mais bien comme patriarche fondateur du zen européen au rang de Bodhidharma en Chine, Dogen et Keizan au Japon, Suzuki et Maezumi en Amérique. […] Je demande avec le plus grand profond respect de conférer à maître Taisen Deshimaru le nom posthume de patriarche fondateur... ».
28Strophe 2.
29P. Coupey, Ibid. p. 11.
30Strophe 11.
31Strophe 12.
32P. Coupey, Ibid. p. 16.
33Strophe 11.
34Strophe 12.
35François L. se souvient très bien de cette petite histoire. Il a lui-même joué dans ce spectacle. Un an ou deux après, François a rencontré ce pratiquant qui lui a expliqué l’arrêt de la pratique ainsi : « Oui, ça me rappelle trop mon ancienne vie. »
36Voir strophes 9 et 10.
37C’est une autre histoire que Philippe raconte régulièrement au petit déjeuner.
38À l’inverse, le plus jeune pratiquant d’entre nous fut étonné de nous entendre parler de ce sujet.
39Il s’agit de Vincent Cocquebert : journaliste, essayiste.
40L’une d’elle est Tomara. En sesshin, iel porte des vêtements contraires à son sexe biologique, comme iel le fait dans sa vie quotidienne. Iel a écrit dans Lion’s roar (Le rugissement du lion), revue bouddhiste américaine un article intitulé Beyond the binary (Au-delà du binaire). Iel s’appuie sur l’enseignement de Philippe.Voir son site web d’artiste militant www.tomaragarrod.com.
41Kodo Sawaki, Le zen, préface de Muho Nölke, traduit de l’allemand par Frédéric Blanc, Éditions L’Originel - Charles Antoni, 2024, 188p.
42K. Sawaki, Ibid. p. 80-81
43P. Coupey, Ibid. p. 6.